WEST AFRICA REVIEW ISSN: 1525-4488 Issue 10 (2007) |
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PAUVRETÉ ET CONSTRUCTION DE DROITS EN AFRIQUE |
In this paper, the author seeks to broaden theoretical approaches to understanding poverty. He argues that conceptualizing poverty through the lens of economic, social and cultural rights—second generation of human rights—is no longer effective. For the poor, poverty does not solely mean the lack of basic resources. It implies a sociological and anthropological condition that forces upon them a set of survival choices that, in turn, compromise their lives. Grounding his approach on Amartya Sen’s work, the author suggests that, to fight the endemic of poverty, it is imperative to implement alternative public policies that reinforce the capabilities of the poor to determine and create what rights they need. and how to pursue them.
La
pauvreté, phénomène multiforme, n’est le
plus souvent vue que sous son aspect économique. Elle est
mesurée par des seuils de pauvreté absolue (ligne de
pauvreté calculée sur une base calorique) ou relatif
(niveau de revenu). Cette d’approche se révèle de
plus en plus limitée. Avec l’enlisement des économies
africaines dans la crise le phénomène s’est
amplifié. Les modes sous lesquels il se décline ont
fait progressivement prendre conscience de sa complexité et de
ses contours multidimensionnels. Ceci justifie dans sa
conceptualisation, l’intérêt pour la dimension
sociale. Mais celle-ci ne se limite seulement pour l’instant
qu’à la prise en compte de la consommation de services
visant à satisfaire des besoins fondamentaux. L’objectif
de cette communication est d’élargir le champ de
compréhension de la pauvreté, d’une part, en
l’analysant comme déficit de droits économiques,
sociaux et culturels (DESC)1
et d’autre part, en montrant pourquoi la lutte contre la
pauvreté
doit plutôt
s’inscrire dans une perspective de construction des droits
plutôt par le bas.
L’exposé s’articulera en quatre points. D’entrée de jeu, nous ferons une microsociologie des DESC en montrant le lien entre le manque d’argent et ce que veut dire la pauvreté ou l’appauvrissement pour les personnes en situation. En deuxième point, nous présenterons quelques stratégies de résistance à la paupérisation en insistant sur les conflits d’objectif qu’elles comportent. En troisième point, nous analyserons en quoi les impacts sociaux, politiques et économiques de la pauvreté constituent-ils un défi à la connaissance et à la reconnaissance des droits. Enfin, sera abordée l’ingénierie d’une construction plus endogène des DESC.
La caractérisation sociologique de la pauvreté exige que soient pris en compte aussi bien les aspects objectifs que subjectifs différemment distribués dans l’analyse des causes, de l’état d’esprit psychosociologique du pauvre et du vécu social de la pauvreté.
Au plan microsociologique, la pauvreté est un état d’insatisfaction des besoins basiques. Il provient d’un déséquilibre entre les besoins de financement des biens sociaux de base et les ressources financières disponibles. Ce déséquilibre est lui-même la conséquence de l’absence, de la perte, de l’instabilité et/ou de la faiblesse du revenu d’un ménage ou d’un individu (Antoine, 1995). Il est fortement corrélé aux possibilités ou non d’accéder à un revenu régulier par le salariat ou par l’auto emploi. Au plan psychosociologique, ce déséquilibre favorise une subjectivé de dépossession et d’impuissance face aux risques et incertitudes multiformes, et à terme, «une fatigue d’être soi» marquée par un mal de vivre et un conflit interne au cœur duquel se développe le sentiment que rien n’est vraiment interdit, en même temps que rien n’est vraiment possible (Ehrenberg, 1998: 13).
Pour bon nombre d’analystes de la pauvreté, si l’aspect économique lié au revenu ou à la consommation de biens et services, en raison de sa comparabilité, constitue la référence, il ne traduit guère les modalités du vécu des pauvres repérables à travers leur façon de se raconter. Pour les pauvres en Afrique de l’Ouest, moulés dans une culture de lien social communautaire (Marie, 1997), bien avant les privations matérielles, la crise relationnelle qu’induit le manque d’argent reste l’indicateur premier de leur mal-être.
En reprenant la distinction que suggère Guerrien (1997) entre le risque, vu comme ensemble d’événements auxquels est associé une probabilité objective, et l’incertitude caractérisée plutôt par l’aléatoire, et compte tenu de la place de la solidarité communautaire dans la hiérarchie des valeurs sociétales, les subjectivités de la pauvreté s’objectivent dans l’interaction de trois catégories de risques sociaux culturellement significatifs dans les registres locaux : la peur de la mort d’un proche parent, l’incapacité de répondre aux sollicitudes des proches, la hantise de la maladie et de l’injustice institutionnelle.
La sociologie de la modernité en Afrique est de plus en plus documentée sur le lien de dépendance entre l’individu et ses communautés d’appartenance, en référence aux valeurs qui commandent ses pulsions intérieures et son comportement ou par rapport à son propre positionnement dans le champ social. L’individu africain est régi par les droits et obligations édictées par le tissu communautaire (Mahieu, 1990). L’équilibre et la sécurité morale de chaque membre qui tient dans sa capacité à garantir ses droits communautaires variables à tous les âges, elle-même reliée à sa capacité à assumer ses obligations communautaires. En d’autres termes, en cas de besoin, pour espérer bénéficier de la «solidarité» du groupe social, il faut y avoir investi. Il se dégage de cette logique sociale un système articulé méconnu mais socialement reconnu et en équilibre toujours instable de créance et de dette infinie dans lequel la solvabilité sociale de chacun se mesure à l’aune de sa disposition à gérer son portefeuille social et communautaire. Dans un tel système, l’importance de l’argent est convertie en capital social et symbolique. Chacun organise la gestion de ses créances à travers les canaux de «placement social» reconnus. Ces canaux fonctionnent comme une banque sociale. Celle-ci permet d’anticiper rationnellement les risques et incertitudes d’une vie sans protection et laisse supposer que chaque agent met en œuvre une batterie de stratégies d’investissement en espèce, en temps et en énergie pour entretenir une solidarité virtuelle dont il espère bénéficier en cas de difficulté. Dans la socio-économie de ce que, dans le milieu des pauvres, il est convenu d’appeler difficultés consubstantielles aux risques et incertitudes, l’absence ou le déficit de consommation de biens premiers n’apparaît comme indicateur de première ligne des privations qu’implique la pauvreté. La construction sociale des difficultés place le plus souvent l’incapacité à répondre aux exigences cérémonielles de la mort subite d’un proche parent comme étant un indicateur d’impuissance sociale lié à la pauvreté psychologiquement mal vécu. Comme le note Claudine Vidal (1991), les funérailles, en Côte d’Ivoire comme dans les sociétés non islamisées de la côte ouest-africaine, institutionnalisent une mise en scène générale qui rendent compte des relations de pouvoir intra-communautaire et de dépendance. Et à ce titre, ils prennent une «dimension existentielle» (Vidal, 1991)). La mort d’un membre du réseau communautaire est le temps de manifestation de cette solidarité, en terme d’obligation sociale pour les uns et de droits pour les autres, c’est-à-dire les parents éplorés. C’est aussi un espace d’expression et de lisibilité de son positionnement au sein de l’endogroupe. Le mode d’expression le plus socialement reconnu étant la participation financière pour conserver son «droit à la parole» et au-delà, la largesse et la prodigalité pour exprimer sa puissance et sa réussite sociale pour ceux qui disposent de ressources pouvant leur permettre de s’offrir ce luxe. Cet instant et ces espaces sont redoutés par les pauvres et les nouveaux pauvres. Aux premiers, ils renvoient l’image grandeur nature de leur impuissance sociale; aux seconds, ils figurent les signaux de leur déclassement social. Surtout si leur participation ne se résume à ne «payer qu’avec ses fesses»2. Toute non-participation à ce jeu social par manque de moyens financiers est une mort sociale durement vécue et psychologiquement déstabilisante.
En Afrique de l’Ouest, la modernisation du village fonctionne à la fois comme une idéologie de mobilisation de l’énergie sociale communautaire et un mécanisme de perpétuation des liens sociaux communautaires entre ruraux et urbains, menacés par les exigences de mobilités. L’insécurité existentielle du bouillonnement de la ville génère une passion pour le village. Mais la flamme de cette passion dépend du degré d’insertion de chaque individu dans le système communautaire. Ce degré d’insertion se mesure à l’aune aussi bien de la capacité à offrir secours financier et assistance (aide au logement et l’emploi) à un «frère du village» venu tenter sa chance en ville. Il dépend également des disponibilités financières de chacun à se maintenir dans les flux d’entraides intra-communautaires, à signer son appartenance à la communauté, à participer aux projets communautaires et à remplir ses obligations de maintien des liens avec la campagne par un système d’envoi de biens et produits aux parents restés aux villages. L’incapacité à honorer ces engagements caractérisent également les pauvres qui s’excluent ainsi progressivement du tissu social psychologiquement protecteur. Face à une dette non remboursé, le pauvre souffre de son insolvabilité et d’un exil intérieur au sein de sa communauté d’appartenance puisqu’il s’auto-exclut du système social de dons et de contre-don.
Les conditions de vie des pauvres les exposent à diverses sortes de risques dont les plus largement évoqués sont les tracasseries policières, l’impitoyable univers de la justice et la peur de l’hôpital. L’impossibilité à faire face au coût d’une justice particulièrement injustice et sans pitié pour ceux qui ne peuvent en payer le prix de la corruption est une hantise pour les pauvres. Ajoutée à la hantise de la justice, les risques sanitaires et la peur des hôpitaux sont tout aussi particulièrement stressants dans les milieux pauvres. L’incapacité à bénéficier d’un arbitrage équitable de la part de la police comme de la justice et leur impuissance face à la maladie sont pour eux des indicateurs par excellence du manque d’emprise sur leurs vies en même temps qu’elles constituent pour eux des sources d’angoisse existentielle permanente. Cette impuissance face à la maladie expose les pauvres à toutes les formes d’obscurantisme marchandes d’illusions et de guérisons miraculeuses. En cas de maladie et en situation d’absence de moyen financier pour accéder à un diagnostic et un traitement adéquat, les pauvres adoptent un itinéraire thérapeutique tout à fait symptomatique de leur impotence face aux risques. Les premiers recours restent les para-pharmacies de rues alimentées par des produits d’origine douteuse et aux effets thérapeutiques incertains, la pharmacopée et/ou le guérisseur auprès duquel, en fonction de la gravité de la maladie, ils recherchent une explication sociale de leur mal presque toujours suivie d’une thérapie aux résultats plus qu’incertains. Les comportements des pauvres devant la maladie génèrent souvent un conflit d’objectifs: dans la quête d’un équilibre sanitaire, les options généralement faites contribuent à détruire la santé et donc la vie qu’on cherche à préserver lorsque qu’elles n’ont pas que de simples effets placebo.
De façon articulée à ses risques, la pauvreté se caractérise par une exposition des individus et des ménages à des incertitudes variées et multiformes. Celles-ci vont de la précarité de l’emploi et ou du revenu à la précarité du logement en passant par une alimentation déséquilibrée et, pour leurs descendances, des chances limitées de mobilité sociale par l’éducation formelle.
En situation de marges de manœuvres extrêmement étroites, la gestion au quotidien des risques et de la précarité des conditions de vie engendrent donc chez les pauvres une inscription dans l’immédiat, le court terme et leur interdisent tout auto-investissement psychologique dans des projets de vie sur le long terme.
Malgré la faiblesse des marges de manœuvre, la nécessité de survie contraint les ménages pauvres ou menacés d’appauvrissement à développer de multiples mécanismes de résilience dont l’efficacité limitée justifie plus que par le passé des politiques sociales intégratives.
Les stratégies de survie des pauvres sont multiformes. Elles oscillent entre deux tendances dominantes, l’une, visant à rapprocher le pouvoir d’achat des besoins de consommation, et l’autre, tendant à ajuster ces besoins aux ressources réellement disponibles.
L'ajustement du budget alimentaire comme mode d’autorégulation du droit à l’alimentation. Les effets inflationnistes d’une mesure de politique comme la dévaluation ont contraint les ménages à une augmentation de la part du budget alimentaire. La faible augmentation du revenu, malgré les mesures d’accompagnement suite à la dévaluation, n'ayant pu permettre de suivre le rythme de l'inflation, dans toutes les couches socio-économiques, on a pu constater, par exemple à Abidjan, une augmentation de la part du budget affectée à l'alimentation et dans le même temps une forte tendance à la réduction ou même à la suppression de biens alimentaires tels que la viande, le poisson et les matières grasses surtout chez les ménages pauvres. L’inflation n’étant guère vraiment maîtrisée depuis lors avec l’augmentation constante du prix du carburant, ses effets continue de se répercuter sur le déséquilibre entre le pouvoir d’achat disponible et les dépenses d’approvisionnement en biens premiers de consommation. Il s’en dégage une incertitude alimentaire constante pour les pauvres en situation de marges de manœuvre limitées. Incertitude dont on peut mesurer les effets e termes de déséquilibre alimentaire sur la croissance des enfants et le renouvellement de la force de travail.
Une autre stratégie consiste à modifier la structure des dépenses. L'augmentation des dépenses de consommation alimentaire a engendré un dégrèvement du budget des autres postes de dépense afin que le différentiel soit réaffecté à l'alimentation. Les postes les plus souvent concernés par ce type de dégrèvement sont par ordre d'importance : l'habillement, les dépenses sociales, la consommation de boissons. Dans les ménages qui opèrent ce type d'ajustement, la tendance est au repli extrême sur le nécessaire vital avec une focalisation sur les besoins alimentaires incompressibles. Face aux problèmes de santé, un recours de plus en plus massif aux tradi-thérapeutes, aux pharmacies de rue s’observe. Les pratiques locatives de type communautaire se développent également. L’intérêt pour la friperie s’est aussi accentué.
Des actions sur le revenu et des innovations dans les modalités d'approvisionnement. Pour améliorer leur capacité d'accès à la nourriture, les ménages tentent également d'accroître leur revenu de façon licite ou illicite, soit par la pluri-activité, soit par la mise au travail des enfants utilisés comme main-d'œuvre non salariée dans le secteur informel.
La nécessité quotidienne de "joindre les deux bouts" explique également le développement de la petite corruption dans les administrations publiques. Les petits fonctionnaires capitalisent leurs contacts directs avec la population par un jeu de privatisation du service public et transforment la méconnaissance des droits et des obligations des usagers en situation de rente.
Le «PADOM: Programme d’ajustement domestique. Dans les milieux populaires, une stratégie ultime, lorsque le chef de ménage a épuisé la gamme des possibles, consiste à multiplier les partenaires, mais dans un objectif précis : tirer bénéfice de ce partenariat amoureux multiple. Le "PADOM" comme on l'appelle dans le milieu des petits fonctionnaires ivoiriens et maliens, consiste à s'attacher les services sentimentaux de plusieurs femmes esseulées mais qui, en raison de leurs activités dans le secteur informel, sont financièrement autonomes. Pour l'homme, acteur principal de ce "réseau", l'enjeu de ces relations amoureuses multiples est de profiter des ressources des partenaires pour soutenir financièrement son autorité paternelle menacée dans le foyer principal par l'érosion des revenus. Dans ces relations amoureuses opportunistes à enjeu économique, les partenaires féminins sont bien ciblés3. Le principal critère de choix de ces partenaires est leur indépendance économique.
Ces stratégies dont la finalité est de rapprocher le niveau de revenu des besoins en terme de pouvoir d'achat de biens alimentaires, se conjuguent avec des formes diverses et variées d'ajustement des habitudes et modes de consommation aux revenus disponibles. Chaque stratégie de résilience déployée compromet l’effectivité d’un droit spécifique et à terme la sécurité humaine.
Sous la forme d'ajustement des habitudes, les réponses des ménages sont de deux ordres. Ils rationalisent l'accès à l'alimentation des membres de la famille et jouent sur la qualité des repas et les dépenses alimentaires.
La rationalisation de l'accès aux produits de la marmite. Toujours au titre des stratégies développées par les ménages, on note une rationalisation de l'accès à l'alimentation en fonction du statut des commensaux. Celle-ci renforce la propension à contraindre au départ les membres des ménages qui ne s’inscrivent pas dans les cercles concentriques les plus serrés du système de parenté. Et ce, dans le but de réduire le “nombre de bouches à nourrir”. Par rapport à l’hypothèse de l’ajustement des revenus au coût croissant de l’alimentation, la redéfinition des critères d'accès de chaque membre du ménage aux produits de la marmite en fonction de son statut compte parmi les tactiques mises en œuvre.
Ces comportements s’inscrivent dans une logique de gestion des tensions entre deux contraintes: "le besoin de compter" et le devoir de solidarité communautaire de plus en plus ramené au strict minimum dans les ménages engagés dans un processus de paupérisation ou depuis longtemps abandonné dans les ménages dont les chefs sont en dessous du seuil de pauvreté. En fait, compter et être solidaire sont deux modalités concrètes d'interaction entre rationalités individuelles et normes sociales dominant la vie communautaire. Or, la pression sur les revenus engendre ce que Alain Marie (1997) appelle "la précarisation des solidarités communautaires" qui prend forme à travers une individualisation ou une nucléarisation des ménages, surtout autour de la chose alimentaire. Par contre, dans les milieux pauvres, la tendance est à la mise en commun des faibles ressources pour affronter les incertitudes alimentaires.
Parmi les réponses des ménages, d’autres tendances sont observables. Elles consistent à agir sur les styles alimentaires, soit en modifiant la structure des repas, soit en recourant à l'alimentation extérieure.
Baisse de prétention dans la qualité des repas. La situation alimentaire des ménages pauvres se caractérise par un déséquilibre du régime alimentaire et la qualité incertaine des produits entrant dans la confection des repas. Au fil du temps, les effets de l’inflation sur le pouvoir d’achat des ménages s’accentuent. Dans la fraction pauvre des populations ouest-africaines, la tendance est à une révision constante de la ration alimentaire aussi bien dans sa diversité que dans sa composition. Les études relatives à l'évolution des habitudes alimentaires sous les effets de la crise montrent partout une évolution contrastée des comportements alimentaires. De façon générale, les conclusions des études insistent particulièrement sur le fait que la baisse des revenus menace la diversité alimentaire en milieu rural comme dans les centres urbains.
Des ajustements dans l'assiette du consommateur. Face aux chocs exogènes telle que la dévaluation par exemple, les réactions les plus observées surtout dans les ménages pauvres sont la suppression de certains produits, l’ajustement de la quantité et de la qualité de certains autres ou encore des jeux de substitution d’une denrée par une autre. L’impossibilité à réviser à la hausse le budget alimentaire qui absorbe généralement déjà plus de 50 % du revenu les contraint à ces formes d'ajustement.
La réduction du nombre de repas quotidiens et de repas spéciaux. L'instabilité des revenus et la flambée des prix alimentaires contraignent aussi les ménages à la réduction des consommations saisonnières (repas de fêtes ou d'occasions exceptionnelles. Les dépenses alimentaires se concentrent en priorité sur les consommations courantes. Au-delà de la concentration du budget sur la préparation des repas quotidiens, et sous les contraintes de la crise économique, on note également une tendance à la réduction de la variété des plats ainsi que du nombre de repas quotidiens.
Le recours à l'alimentation extérieure. Le développement de la petite restauration ou du secteur informel alimentaire dans les villes correspond à de multiples besoins. Il permet aux ménages de faire une économie d'échelle (achat à l'extérieur de produits consommés à domicile) et de diversifier la consommation (possibilités pour les personnes seules et les travailleurs contraints de déjeuner sur leurs lieux de travail). Il facilite également à une fraction vulnérable des populations urbaines, les migrants temporaires et les enfants scolarisés, l'accès à une alimentation à moindre coût, en même temps qu'une individualisation de la consommation dans un but d'évacuation des parasites. Grâce aux prix compétitifs pratiqués en toutes saisons, le secteur informel alimentaire offre aux consommateurs une gamme variée de possibilités de consommation suivant leur bourse (manger avec ou sans viande et/ou poisson). Le secteur informel alimentaire fonctionne comme un régulateur de l'accès à l'alimentation des pauvres (Akindès, 1991).
En milieu rural, la gestion des effets de la crise prend des formes diverses : migrations massives des jeunes des zones déshéritées vers les nouvelles zones de colonisation agricole où s’exacerbe la compétition sur le foncier sur fond d’idéologie de primat de l’autochtonie; patrimonialisation des ressources naturelles; mise en valeur de ressources autrefois peu valorisées comme les bassins versants; tendance en zone de savane à une allocation plus importante des ressources (temps, foncier, main-d’œuvre) aux cultures vivrières peu exigeantes en intrants agricoleset de plus en plus demandés par les marchés urbains, etc.
Notons cependant que le champ des stratégies possibles n’est pas élastique. Le recours croissant à la débrouille et au secteur informel présente depuis longtemps ses limites que les politiques de lutte contre la pauvreté, dans un contexte d’affaiblissement de la régulation étatique, n’arrivent non plus à relayer.
La pauvreté est un fléau. Elle a des effets multiples qu’il convient de distinguer. Si, pour les individus ses conséquences peuvent être infiniment plus graves que ne le rendent lisibles les statistiques, pour la collectivité, son coût économique, social et politique, très lourd et multiforme, questionne l’effectivité des droits.
Le sentiment d’impuissance qui caractérise les pauvres est une altération du potentiel humain, premier capital à investir dans une dynamique économique: Ce sentiment d’impuissance empêche les personnes en situation de pauvreté d’être des ressources humaines pleinement mobilisables dans le procès de production; d’autant qu’il inhibe en eux la capacité de créativité et prive l’économie de leur apport. Elle invalide le potentiel humain et empêche qu’il se transforme en capital humain.
Outre le sentiment d’impuissance qu’elle entretien, la pauvreté rend endémique la petite corruption et la légitime dans les systèmes de représentation de ceux qui la pratiquent. Elle concourt à une banalisation de la pratique quotidienne de la corruption et favorise chez ses acteurs la justification de sa légitimité en tant manière modalité informelle de correction des biais dans les mécanismes de redistribution des richesses nationales. La croissance de la pauvreté dans les pays africains renforce cette conception de la corruption qui compromet durablement la bonne gouvernance et un investissement individuel plus productif et donc plus favorable à la croissance économique.
Au plan national, l’appauvrissement des populations a également une incidence sur la mobilisation de l’épargne nationale qui aurait pu réduire le besoin de recours au marché financier international, et ce, pour deux raisons. D’une part, sous les effets de l’appauvrissement, le nombre d’épargnants potentiels se réduit; d’autre part, par le jeu des transferts sociaux informels, la proportion de la population qui s’est appauvrie exerce une pression constante sur les revenus de ceux qui sont encore dans les circuits de production.
La recrudescence de la pauvreté a des effets corrosifs sur le développement social. Elle gangrène le corps social: avec le développement de la pauvreté, les individus perdent confiance en eux-mêmes. Ils perdent également confiance dans la capacité des réseaux sociaux à les protéger. Face aux inégalités sociales générées par l’individualisme de fait induit par la monétisation croissante des économies et à la crise de confiance qui en est le corollaire, les structures communautaires développent des formes de résistance à ce qui est perçu comme étant un bouleversement de l’ordre social, en raison de la recomposition des lieux de pouvoir domestiques et communautaires. Ces formes de résistance culminent dans des sentiments divers d’égalitarisme, des velléités de nivellement par le bas à travers le renforcement des croyances et des pratiques d’ «ensorcellement» motivées par la jalousie (Signer, 1999). Ces ressentiments qui trouvent leur source dans les répercussions psychosociologiques de la pauvreté ou de l’appauvrissement produisent dans les sociétés des formes diverses de défiance et de méfiance qui compromettent durablement le développement du facteur confiance, ce «tiers facteur immatériel» (Peyrefitte, 1996), dont les sociétés ont besoin pour organiser dans la durée leur développement politique, économique et social.
Un autre effet non moins important de la pauvreté sur les ménages tient dans la modification de la structure de l’autorité qu’elle entraîne. Dans les ménages frappés par la pauvreté, les besoins de ressources poussent hors du foyer les enfants et les adolescents, le plus souvent déscolarisés. Ceux-ci entrent ainsi en contact avec le monde des petits métiers. L’argent gagné est en partie réinjecté dans la satisfaction des besoins quotidiens du ménage. En raison de l’importance de ces ressources dans le budget des ménages, les enfants revendiquent un droit précoce de décision dans la famille. L’autorité parentale est alors menacée et les repères éducatifs brouillés.
La pauvreté entraîne également des mutations significatives dans les rapports homme-femme. Elle modifie les règles de participation financière au budget du ménage dans lequel les femmes prennent une part de plus en plus grande, en même temps qu’elle sape le pouvoir mâle dans son identité historique de pourvoyeur des moyens de subsistance.
L’état de privation qu’engendre la pauvreté va bien au-delà des perturbations sociales que peut causer la faiblesse ou l’absence de revenus réguliers. Il atteint la liberté même de l’individu et rend problématique sa participation libre et éclairée à la prise de décisions politiques et économiques qui engagent la vie de la communauté tout entière. Cette privation fait du pauvre un «bétail électoral» prêt à brader l’expression de son suffrage contre des biens de consommation immédiate. L’extension de la pauvreté compromet donc les chances de voir se développer la liberté de conscience dont le processus de démocratisation en œuvre dans les sociétés africaines a grand besoin. L’accroissement de la pauvreté pourrait démultiplier les difficultés de démocratisation de ces sociétés qui, face au projet démocratique, partent avec de lourds handicaps comme l’analphabétisme et l’absence de culture démocratique. Le vote ethnique montre à quel point les individus n’existent que physiquement. Ils sont encore arrimés aux structures communautaires d’origine (ethnie, religion). Sans mécanismes de sécurisation intégrateurs on réussira difficilement à faire émerger en eux un sentiment citoyen.
Malgré l’importance de chaque catégorie d’impacts, les conséquences de la pauvreté doivent plutôt s’évaluer à travers le croisement de tous ces problèmes liés. Cumulatifs dans leurs effets, ces problèmes décomposent et érodent la vie des individus en même temps qu’ils compromettent l’émergence des intégrations de type républicain.
Sous l’impulsion des Institutions de Bretton Woods, la plupart des Etats ont fait l’option de lutter contre la pauvreté en mettant en place des politiques économiques de fort taux de croissance doublées de politiques sociales. Cependant, pour être efficients, les Programmes de lutte contre la pauvreté doivent sortir de la logique vulgaire de l’assistance charitable pour s’inscrire dans une rationalité novatrice de gestion de la pauvreté, et ce, sur la base de deux objectifs qui devront interagir dans le procès de développement: (i) améliorer les conditions des pauvres pour espérer les transformer progressivement en capital humain; ceci aura pour effet de démultiplier les ressources mobilisables et de maximaliser les capacités de production nationale . (ii) créer les mécanismes de confiance par la justice redistributive et l’équité sans lesquelles les différents segments d’une société ne peuvent contribuer efficacement au progrès social.
Mais, pour l’instant, il semble que les politiques de lutte contre la pauvreté, généralement très ambitieuses dans leur conception, ne sont envisagées pour l’instant qu’en termes d’investissement et d’allocation de ressources budgétaires. Or le volontarisme étatique a peu de chance d’aboutir si la population vulnérable bénéficiaire de cette politique sociale ne se l’approprie pas. Pour favoriser cette appropriation, il faut sortir de l’approche normative d’institutionnalisation des droits pour évoluer vers l’option de production de droits sociaux, économiques et culturels par les acteurs eux-mêmes.
L’appropriation de ce projet social par «le bas» justifie une approche originale qui devra plutôt partir de la réalité pour construire des modèles d’approche participative et non faire entrer des réalités dans des modèles; ce qui est le plus souvent malheureusement le cas des schémas participatifs mis en œuvre dans les différents pays. Dans ce cas, la construction effective des droits devra respecter certains principes.
L’on s’accorde sur l’idée selon laquelle la pauvreté, en raison du sentiment d’impuissance et de la perte de confiance en soi qu’elle génère chez une bonne partie des populations africaines, prive les économies d’un capital humain considérable. Toute approche de lutte contre la pauvreté s’inspirant de la construction effective des droits par le bas devrait donc faire des pauvres ou des personnes identifiées comme tels, les principaux acteurs de la transformation de leur vie.
L’approche participative que nous proposerons dans le cadre de la mise œuvre d’une telle politique de lutte contre la pauvreté est une interprétation du modèle d’analyse de la pauvreté proposé Amartya Sen, Prix Nobel d’économie, articulé autour des concepts d’ensemble de ressources, d’ensemble de droits, de structure de droits et de capabilité (capability).
Dans la perspective d’Amartya Sen, l’ensemble des ressources est défini comme étant l’ensemble de toutes les ressources légales dont dispose un individu ou une communauté. «Ressources» intégrant à la fois les possessions matérielles (terre, équipement, tête de bétail . . . ) et non matérielles (talents, connaissances, pouvoir, disponibilité en hommes etc.).
L’ensemble des droits est défini comme étant l’ensemble de toutes les combinaisons possibles de biens et de services qu’une personne ou une communauté peut légalement obtenir en utilisant les possessions matérielles et non matérielles contenues dans son ensemble de ressources. Il est clair qu’à partir du même ensemble de ressource, chaque communauté est capable d’obtenir une combinaison de biens et de services très différents en fonction de ses préférences et de ses goûts. L’ensemble des droits représente toutes les combinaisons possibles et pas seulement les combinaisons préférées. Les ressources peuvent être utilisées de plusieurs manières, soit par la production, les échanges, la transformation ou le transfert des biens et services. La manière d’utiliser ces ressources dépend des options et usages de la société, communautés ou des individus.
La structure des droits est simplement la relation entre l’ensemble des ressources et l’ensemble des droits. Autrement dit la structure des droits nous donne en quelque sorte le «taux de conversion» des ressources en biens et services inclus dans l’ensemble des droits. Précisons que les droits ne sont pas posés a priori, mais désignent bien le domaine du possible pour chaque communauté.
La pauvreté pourrait, dans ce cas, être analysée comme un échec des droits à assouvir les besoins essentiels et basiques par le fait d’une perte, d’une baisse ou d’une incapacité individuelle et collective à convertir les ressources en droit (biens ou services.
Par rapport à ce modèle, la pauvreté est psychologiquement une construction sociale des écarts à des normes sociales propres à une société. Ce sont des différences vécues qui sont de nature incompatibles avec l’ordre et la cohésion sociale. La réduction de ces écarts vécus comme étant des manques devra constituer l’essentiel d’une politique de lutte contre la pauvreté qui est un défi à la citoyenneté. Au-delà des aspects matériels, cette politique devra donc dépasser l’approche en termes de besoins, laquelle favorise chez les populations une attitude attentiste et l’installation durable d’une logique d’assistance charitable. La politique publique de gestion de la pauvreté ne doit pas seulement consister à favoriser un accès aux équipements sociaux de base. Le traitement du manque consubstantiel à la pauvreté devra donc se structurer également autour du concept d’intérêt et de capabilité de base.
La structuration d’un cadre d’analyse et d’action autour du concept de capabilité, partira du principe que la vie que mène chaque individu ou chaque communauté est une combinaison de mode de fonctionnement ou de façon d’agir et d’être qui peuvent être porteurs des causes de sa propre vulnérabilité. Selon Sen, l’ensemble des capabilités exprime la liberté réelle pour une personne ou une communauté de choisir entre les différentes vies qu'elle peut mener en veillant à ce que les choix s’accompagnent rationnellement de ressources auto-fournies dont les usages n’entraînent guère de conflits d’objectifs. Les capabilités mettent au centre de l’analyse et donc de l’approche participative qui en découle la capacité des individus et des communautés à s’impliquer dans la lutte contre leur propre vulnérabilité par des «choix de vie minima» et des possibilités d’actions susceptibles d’augmenter leur «bien-être». La mise à disposition des équipements sociaux dans le cadre des programmes nationaux de lutte contre la pauvreté offre l’occasion de mettre en mouvement ce type d’approche.
L’innovation dans ce modèle d’approche participative serait de focaliser toute la politique autour de la «capacité de choix» (fins et ressources à usage alternatifs) aussi bien au niveau individuel et communautaire dans une interaction entre le macro (Etat), le méso (structures communautaires, collectivités locales) et le micro (individu, ménages, communautés de base). L’hypothèse de base étant que les efforts qu’implique l’inscription individuelle et collective dans une dynamique participative dépend plutôt de l’intérêt contenu dans la volonté collective à modifier une situation donnée.
La mise à disposition d’équipements de diverses natures (écoles, centres de santé, points d’eau, etc...) et de services (vaccination infantile, formation continue des enseignants, disponibilité de médicaments génériques et de préservatifs pour les jeunes et les femmes, mesures de sécurisation foncière) sont des conditions politiques objectives et optimales dégagées dans le cadre des politiques nationales de lutte contre la pauvreté. Mais, les chances de voir ces équipements et ces services atteindre leurs objectifs d’efficacité maximale ainsi que leur durabilité sont comprises sans une appropriation collective maximale de ces équipements par leurs destinataires.. C’est ce processus incontournable d’appropriation qui justifie l’analyse et le développement de l’approche participative autour du concept de capabilité des populations vulnérables. Il s’agira essentiellement d’actionner «la volonté des pauvres de s’en sortir» pour accroître leurs propres capacités à agir sur eux-mêmes en trouvant les mécanismes qui leur permettront: (i) d’opérer des choix optimaux (ii) de maximiser le potentiel-ressources dont elles disposent , (ii) de réduire par ces actions et les réflexions qui les accompagnent les zones d’incertitudes qui favorisent leur marginalisation.
Pour conclure, disons que la compréhension de la pauvreté exige que soient prises en compte la dimension à la fois économique, psychosociologique et culturelle du phénomène. Si les causes de la pauvreté sont presque toujours économiques, son vécu renvoie à des normes culturelles de référence qui rendent compte des interprétations subjectives du mal-être qu’induit le manque d’argent. Toute action de lutte contre la pauvreté doit partir de cette construction sociale du phénomène et s’appuyer sur la volonté des «victimes» de transformer leur sentiment d’impuissance en force sociale. Aider donc les pauvres à construire et à renforcer la structure des droits, c’est les aider à accroître leurs libertés d’action nécessaires à la transformation positive de leurs conditions de vie dans le strict respect des environnements socioculturels.
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1 Droits Economiques, Sociaux et Culturels en tant que droits de la deuxième génération (Lochak, 2002: 38)
2 Alain Marie (1995: 306) restitue le sens de cette expression utilisée dans le milieu populaire ivoirien: «Expression populaire désignant la situation de celui qui ne peut plus participer aux cérémonies que par sa seule présence physique, en restant aussi silencieusement, comme un «enfant», sans pouvoir contribuer aux dépenses par un don que les «griots» célèbrent publiquement».
3 Au départ sans engagement mutuel, ce genre de relation peut se complexifier avec les exigences d'une maternité émanant des femmes. Mais, dans de pareils cas, la décision de la maternité s'appuie généralement sur un accord commun dans lequel la responsabilité financière de ce projet ne devra engager que très peu ou presque pas l'homme. Cette forme de contrat matrimonial explique également la multiplication des ménages monoparentaux à direction féminine au même titre que l'émigration des hommes à la recherche d'un emploi ou de revenus, les abandons de foyers.
Citation Format:
Francis Akindès. “Pauvreté et construction de droits en Afrique” West Africa Review: Issue 10, 2007.
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