WEST AFRICA REVIEW

ISSN: 1525-4488

Issue 10 (2007)

West Africa Review

BOOK RREVIEW: LA CÔTE D’IVOIRE, LA FRANCE ET LEUR CRISE

Simon Adetona Akindes


Thomas Hofnung. La crise en Côte d’Ivoire: Dix clés pour comprendre. Paris: Editions La Découverte (Collection Sur Le Vif), 2005. 143 pp. Map. Chronology. Paper.


Depuis la fin des années 1980, l’Afrique a connu des mouvements de démocratisation que de nombreux observateurs et analystes ont attribué à un certain vent venu de l’Est, entretenant la fausse notion ou le mythe que les Africains, sous éternelle perfusion internationale, et souvent française dans le cas de l’Afrique francophone, ne peuvent générer par eux-mêmes leur élan vers la liberté, une valeur fondamentale si universellement partagée dont aucun peuple ne possède le monopole. La réalité en est toute autre. Dans les pays africains secoués par les mouvements démocratiques, les syndicats de travailleurs, d’enseignants et d’ouvriers, les étudiants et élèves, les femmes, les partis politiques clandestins et officiels, et même l’armée se sont mobilisés contre les pouvoirs arbitraires et corrompus. Ces derniers (Mobutu, Ahidjo et Biya, Bongo, Sassou N’guesso, etc.) résistaient avec succès lorsqu’ils étaient défendus et soutenus par des réseaux européens et nord-américains. Mais lorsqu’ils étaient anti-capitalistes et nationalistes, ils furent facilement balayés par la bourrasque venue de l’ouest, tant l’équilibre des forces était défavorable aux mouvements sociaux, luttant pour la démocratie, la bonne gouvernance et la transparence.

La Côte d’Ivoire est l’un de ces pays où l’opposition au grand bélier Houphouët-Boigny, constante et multiforme de 1963 à 1990, a culminé avec l’avènement du multipartisme et l’organisation d’élections libres le 28 Octobre 1990. Depuis lors, et surtout après la mort d’ Houphouët-Boigny en 1993, la Côte d’Ivoire a connu de nombreuses et profondes crises de pouvoir qui ont abouti à un découpage du pays en deux parties en Septembre 2002.

Dans ce livre, Thomas Hofnung propose d’expliquer la crise grave que connaît le pays en répondant simplement aux dix questions suivantes: Quelles sont les racines de la crise ivoirienne? Qu’est ce que l’“ivoirité”? Qui sont les acteurs du conflit? Qui est derrière le coup d’état du 19 Septembre 2002? La France, arbitre ou partie du conflit? Pourquoi les accords de Marcoussis ont-ils échoué? La France en guerre contre la Côte d’Ivoire? Quel est l’impact régional de la crise ivoirienne? Est-ce la fin de la France en Côte d’Ivoire?

L’auteur consacre à chaque réponse environ douze pages d’un livre écrit dans un language accessible, clair et direct, reflet de sa profession de journaliste. Il associe volontairement l’analyse et le récit qui s’y rencontrent adroitement et s’enrichissent d’extraits d’œuvres littéraires et de musique populaire ivoiriennes pour produire une lecture agréable, soutenue et vivante.

Ce livre passe en revue les grands moments de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire avec une analyse brève du règne d’Houphouët-Boigny de 1960 à 1993. Il s’apesantit sur la crise qui a conduit à la division du territoire en deux: une moitié méridionale restée aux mains de Laurent Gbagbo—porté au pouvoir par les élections du 26 Octobre 2000—et l’autre septentrionale, contrôlée par des rebelles majoritairement du Nord, et examine les évènements de l’automne 2004 qui ont vu les soldats des Nations Unies (ONUCI) et les soldats français prendre postion dans le pays pour consacrer le statu quo.

Les deux premiers chapitres explorent les racines du malaise ivoirien, notamment une indépendance mal acquise, un pouvoir très personnel d’Houphouët-Boigny, une illusion de développement bien entretenue par la classe politique, et une fin de règne d’Houphouët-Boigny mouvementée (1990-1993), caractérisée par une transition vers le multipartisme forcée par le peuple et par une situation économique en chute libre, aggravée par la dévaluation du Franc CFA. A cela, s’ajoute le concept d’ “ivoirité” qui, selon Hofnung, a fait déborder le vase, mais, était en fait symptomatique d’un climat xénophobe “rampant.”

Thomas Hofnung raconte dans les détails les évènements les plus marquants et les plus immédiats qui ont précipité la crise, notamment les tendances ethnicistes qui se sont érigées contre les citoyens du Grand Nord et qui furent personnifiées par l’opposition à Ouattara, les élections de 2000 qui ont ouvert la voie de la présidence à Laurent Gbagbo, la course au pouvoir entre Ouattara, Gbagbo et Bédié, avec l’intermède assez négatif de Guei. Thomas Hofnung identifie ces quatre protagonistes et leurs manipulations ethniques, constitutionnelles et politiques comme les acteurs principaux de la crise. Il aurait été opportun et juste d’inscrire la France parmi les acteurs principaux, plutôt que de la positionner comme un observateur qui, en raison des liens privilégiés qu’elle a entretenues avec la Côte d’Ivoire pendant un siècle environ, ne savait plus s’il fallait être indifférente ou s’ingérer. Selon Hofnung, lorsque la France décide enfin de rentrer très officiellement dans la mêlée, ce sera pour stabiliser la situation sur le terrain en affaiblissant le pouvoir de Gbagbo et en jouant un rôle de maintien du statu quo, ce que déplorent Gbagbo et ses partisans. Il est évident que Gbagbo ne plaît pas ou ne plaît plus à une France qui a basculé à droite, parce qu’elle aurait pu intervenir pour défendre son régime sur la base des vieux accords de “coopération” entre les deux pays. En conséquence, la méfiance s’installe entre Gbagbo et la France qui perd progressivement sa crédibilité auprès de la population ivoirienne.

La France a toujours été partie prenante et manipulatrice ouverte/subtile de la scène politique ivoirienne pour des raisons économiques, politiques et stratégiques. La France a soutenu très fortement Houphouët-Boigny/Ouattara et Bédié pendant de longues décennies et façonné le développement économique ivoirien pour qu’il lui profite. Sur le plan de la politique extérieure, la Côte d’Ivoire fut un pion majeur dans la politique africaine de la France, avec un rôle plutôt négatif pour le développement économique à long terme et pour la création et la consolidation d’institutions démocratiques viables dans la région. Elle a souvent étouffé les veilleités d’émancipation politique des ivoiriens en soutenant Houphouët-Boigny sans retenue, ce que les “patriotes” de Gbagbo dénoncent avec véhémence.

Thomas Hofnung démontre le rôle ambigu d’une France indécise et devenue impuissante à gérer une crise dont elle est aussi responsable à cause de son incapacité à se libérer des schémas classiques de la Françafrique. Il ne voit ni en Gbagbo — qui ne lui plaît pas — ni en tous les autres leaders (Bédié, Ouattara, et les nouveaux venus Soro, et Blé Goudé), la solution à la crise, et préconise l’avènement d’une personnalité aussi charismatique que Nelson Mandela.

Cinq chapîtres du livre sont consacrés aux rôles historique et actuel de la France, à son échec à tenter de régler la crise à son avantage, et au rôle futur que jouera la France en Côte d’Ivoire et en Afrique.

La crise en Côte d”ivoire: Dix clés pour comprendre vise principalement le lectorat et l’opinion publique françaises dans le but de lui expliquer la crise, mais aussi avec l’intention de lui faire comprendre pourquoi la France, souvent triomphale en Afrique francophone, échoue en Côte d’Ivoire, un terrain sûr et privilégié qu’elle a contrôlé pendant environ un siècle. Cette débacle serait-elle le début de la fin d’une époque française, faste et glorieuse, avec la présence de plus en plus agressive des Chinois, une intrusion plus hardie et ouverte des Etats-Unis, un intérêt moins grand pour le continent qui lui-même a perdu ses illusions, et une justice française prête à inculper certains leaders soutenus par la France? Thomas Hofnung affirme que la fin n’est pas imminente car les réseaux officiels et occultes sont toujours en place, nombreux, actifs et efficaces, dans les affaires (même avec le gouvernement “anit-impérialiste” de Gbagbo), les trafics illégaux, et les universités.

La crise en Côte d”ivoire: Dix clés pour comprendre expose les tenants et aboutissants de la crise ivoirienne et conclut que seuls les ivoiriens peuvent la résoudre, ce qu’ils tentent de faire par le dialogue inter-ivoirien et l’accord signé le 5 Mars 2007 à Ouagadougou entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, le représentant de la rébellion.

Thomas Hofnung ne ménage pas la France dans son rôle anti-démocratique en Afrique, mais, de ce côté, laisse un peu le lecteur averti sur sa faim. Sans condamner la France, il déplore le dilemme dans lequel elle se trouve, et son incapacité à s’adapter aux temps mouveaux, pas nécéssairement pour le bien des Africains, mais pour le bien de la France. Plutôt que de peindre des acteurs locaux incapables et sans solution, le livre aurait gagné davantage en crédibilité s’il exposait les efforts locaux pour sortir de la crise qui ont abouti au dialogue inter-ivoirien et aux accords de Ouagadougou, les dilemmes d’un peuple pillé par une partie de son élite et la France, et les hésitations d’une France indécise dont l’influence diminue considérablement en Afrique (sauf dans les réseaux traditionnels), et à qui échappe le contrôle de la situation. Hofnung est-il nostalgique du passé manipulateur et contrôleur de la France? La vérité est que la France devrait laisser les Africains régler er gérer leurs propres affaires.



Citation Format:

Simon Adetona Akindes. “‘Book Review: La Côte d’Ivoire, la France et leur crise” West Africa Review: Issue 10, 2007.