WEST AFRICA REVIEW

ISSN: 1525-4488

Issue 10 (2007)

GANGBE BRASS BAND: “PARTAGER NOTRE CULTURE AVEC LES AUTRES PEUPLES DU MONDE”

West Africa Review

Philip A. Ojo

Conversations avec Athanase Dehoumon, Samuel Gnonlonfoun, and James Vodounon, responsables du groupe musical avec Philip Ojo, Maître-Assistant à l’Université Agnes Scott, Decatur, Georgia, U.S.A .

Abstract

Drawing its inspiration from the musical heritage of Benin, Gangbé Brass Band explores the rich religious culture and ancient songs of their country and combine them with jazz melodies to produce an innovative contemporary genre. The band’s songs, which deal with everyday life in Benin, are primarily sung in indigenous languages such as Fon, Gun, and Yoruba, as well as in French. Since its founding in 1994, the group has promoted the originality of African music around the world, as demonstrated by their acclaimed performances in England, Italy, Belgium, France, the Netherlands, Switzerland, La Reunion, and the US. In this interview held in the studio of the Educational Technology Center before the band’s performance at Agnes Scott College, Decatur, GA, on October 25, 2005, the band leaders, Athanase Dehoumon, Samuel Gnonlonfoun, and James Vodounon, tell the band’s story and reflect upon their journey, the sources of their musical inspiration and influences, the meaning of their brassy music, as well as the condition of musicians in Benin.

Keywords: Gangbe Brass Band, heritage, Benin, vodun music, jazz, brass band, popular music

P. Ojo: Comment est-ce que vous êtes entrés dans la musique?

J. Vodounon: La musique au Bénin, c’est presque toujours un héritage pour les enfants. Dans ma famille, il y a beaucoup de percussionnistes: mon père était percussionniste; il a enseigné la percussion au couvent du Vaudoun en tant qu’adepte. Ma mère était chanteuse dans les chorales religieuses et dans les clubs d’animation de quartier de son village. Il y en a beaucoup chez nous qui ont hérité de la musique de cette façon.

P. Ojo: Et vous Athanase, à quel moment avez-vous décidé la musique, c’est ce que je veux faire dans la vie?

A. Dehoumon: J’ai débuté l’apprentissage de la musique dès le bas âge. Vers l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, j’ai choisi de faire de la musique professionnelle. Mais puisque dans notre pays il n’y a pas d’institution de formation musicale en tant que telle, il a fallu faire un long chemin. J’ai dû jouer beaucoup d’instruments avant de pouvoir m’installer. J’ai commencé à faire de la musique en 1976 conjointement avec un emploi aux Chemins de fer, mais ma carrière a véritablement commencé avec Gangbé en 2001 lorsque j’ai décidé de me consacrer entièrement à la musique.

P. Ojo: Quels artistes, parents ou amis ont influencé vos choix de carrière ou ont joué un rôle important dans votre évolution?

S. Gnonlonfoun: Comme James, mon père était percussionniste et ma mère était chanteuse au couvent des adeptes de Vaudoun où ils se sont rencontrés. C’est en réponse aux prières de mon père que je suis né. Lorsqu’il était au couvent avec les adeptes, il n’avait pas d’enfant. Il a fait des sacrifices mais cela n’a pas porté de fruit. Il a donc adhéré à l’église des Chérubins et des Séraphins où il a mis Dieu à l’épreuve: “c’est toi Dieu qui donne les enfants aux humains; s’il t’en reste encore un, donne-le moi, et je te l’offrirai pour qu’il chante tes louanges dans ta maison.” Quelques années après, je suis né. Pour revenir à votre question, beaucoup de personnes ont influencé mon entrée dans la musique: il y a d’abord ceux qui m’ont inspiré dans la musique traditionnelle, et il y a ceux qui m’ont poussé à me professionnaliser, en particulier une vedette béninoise qu’on appelle Jean Adagbenon. Ce dernier est resté longtemps auprès des percussionnistes et des grands chefs religieux du couvent de Vaudoun dont il a reçu beaucoup d’inspiration et de savoir qu’il m’a par la suite transmis. Par rapport à la musique moderne, j’ai été énormément inspiré par Miles Davis que j’ai beaucoup écouté, et Louis Amstrong qui m’a imprégné du jazz que j’avais déjà commencé avec un groupe de jazz et de salsa à Cotonou. Sans aucun doute, la musique de Gangbé a beaucoup de rapport avec le jazz qui a lui-même des origines africaines, notamment béninoises. Le jazz révèle beaucoup d’affinités avec l’Afrique surtout au niveau des rythmes. Mais un artiste qui nous a énormément influencés en tant que groupe, c’est le Nigérian Fela Anikulapo Kuti, roi du Afro-beat. Fela est notre maître musical, une référence pour toute l’Afrique et pour nous en particulier, parce qu’il a accompli un travail qui commande du respect. Il a non seulement inventé le rythme ‘Afro-beat’, mais il a aussi entrepris beaucoup de combats pour la justice sociale. Il voulait que son pays soit un centre d’intérêt pour tous les peuples. D’ailleurs, lors d’un passage au Bénin, il a rencontré notre groupe qu’on venait juste de créer et il nous a béni en disant: “une démarche comme la vôtre, par des jeunes gens qui choisissent de retourner à leurs racines et de revaloriser leur culture, c’est courageux, c’est louable, c’est fantastique, moi je vous bénis.”

P. Ojo: Que signifie le nom de votre groupe, “ Gangbé”? Pourriez-vous élaborer les rapports qui existent entre votre musique et le Vaudoun?

S. Gnonlonfoun: ‘Gangbé’ veut dire ‘métal’, c’est le son du métal, matière à résonance importante dont se servent les adeptes du Vaudoun. Ceci explique le fondement spirituel de notre groupe Gangbe Brass Band dont beaucoup d’instruments sont en métal et dont les rythmes sont empruntés au Vaudoun. Aussi les symboles des cultes Vaudoun (egungun, Ogun, Shango, etc) sont symbolisés par le métal. Beaucoup de gens ont une notion négative du Vaudoun; ils pensent souvent que c’est le fétiche, un culte du mal. Ce n’est pas le cas; le Vaudoun est un phénomène spirituel qui a beaucoup d’aspects positifs essentiels à la culture béninoise. Par exemple, nous explorons les rythmes du ‘Ogbon’, c’est-à-dire le rythme qu’on joue pour les revenants [ancêtres qui reviennent momentanément sur terre] pour fêter, évoquer ou communiquer avec les esprits des morts qui demeurent à perpétuité avec leurs familles et la communauté, car dans notre croyance, “les morts ne sont pas morts”. Un autre exemple : les rythmes ‘Egungun’ de Porto Novo, de Pobè et de Ouidah, qui ont une richesse culturelle énorme. Autrefois, cette musique n’était jouée que pour la fête des revenants, mais grâce à la permission des chefs de culte, Gangbé l’a rendu populaire; nous l’avons rendu accessible à toute la génération d’aujourd’hui et à celle de demain. Nous avons même entrepris des travaux de recherche avec des associations françaises pour mettre ces rythmes sur des supports audio-visuels (notamment des cd-roms) pour qu’on puisse les enseigner dans les universités et dans les conservatoires. Nous essayons d’exploiter l’aspect culturel de tous les Vaudoun de chez nous en vue de sauvegarder le patrimoine culturel. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, notre démarche ne profane aucunement le Vaudoun. Tout temple de Vaudoun n’est accessible qu’aux initiés. Par exemple, ‘Egungun’ a son temple et seuls les initiés y ont accès. En tant que fils du terroir, initiés au culte, et autorisés par les hauts dignitaires spirituels, notre oeuvre consiste à explorer la musique du couvent ‘Egungun’ et à exploiter la richesse immense de son côté culturel qui avait jusqu’ici été caché ou réservé exclusivement aux adeptes.

P. Ojo: Comment décririez-vous votre musique: sa spécificité, les thèmes évoqués et les rythmes que vous jouez?

A. Dehoumon: Le Bénin compte environ sept millions d’habitants pour une quarantaine d’ethnies, chacune avec une spécificité de rythmes. Notre démarche est de mettre en valeur chaque groupe ethnique. Nous avons passé beaucoup de temps à reprendre des musiques venues d’ailleurs qui, bizarrement, s’inspirent elles-mêmes des rythmes locaux. Et une des choses que nous pouvons donner aux autres peuples, c’est notre culture. Nous avons donc solliciter l’autorisation des hauts dignitaires du Vaudoun en vue d’exploiter ces rythmes. Lorsque Gangbé a été mis sur pied en 1994, notre répertoire était inspiré des rythmes de différentes régions y compris Abomey, Ouidah, Porto Novo, etc. Nous utilisons principalement des rythmes de ‘revenants’ qu’on appelle ‘Ogbon’ en fon et des rythmes qui se jouent lors des réjouissances à la cour royale d’Abomey qu’on appelle ‘Azemin’(Sato, Zinli) qui mettent en valeur la culture béninoise. C’est à l’aide de ce cocktail de rythmes que nous diffusons des messages pour ‘conscientiser’ tous les peuples de la terre. Nous critiquons la situation de la femme en Afrique en général et au Bénin en particulier, plus précisément son abus par les systèmes patriarcaux; nous dénonçons les conditions misérables des enfants déshérités et orphelins qui traînent dans la rue; nous parlons de la reconstruction de l’Afrique, et nous préconisons une plus forte participation de ce continent dans les questions mondiales. A travers chaque rythme, nous essayons aussi de mettre en valeur une ethnie et un département, tout en transmettant notre message social.

P. Ojo: Quel est ce message spécifique ou le discours de votre œuvre?

J. Vodounon: Mis à part l’album inaugural du groupe, ‘Gangbé’ produit en 1998, nous avons deux albums professionnels: ‘Togbé’ (2001) et ‘Whendo’(2004). Dans ‘Togbé’ il y a un morceau intitulé ‘Tagbavo’ qui dit qu’il ne sert à rien de se battre dans la vie pour des richesses matérielles que l’on va tôt ou tard laisser sur terre. Le morceau préconise l’amour, la tolérance et la paix. Nous sommes en quelque sorte des messagers de la paix et de l’amour. Il y a un autre morceau intitulé ‘Aou Whan’ qui parle de l’homme polygame qui a plusieurs femmes et qui en maltraite certaines, tandis que les enfants souffrent. L’idée essentielle est que l’homme doit prendre conscience et gérer sa vie de façon pragmatique et réaliste. Dans le deuxième album (‘Whendo’), il y a un morceau intitulé ‘Gbedji’ (exode) qui lance un appel à la diaspora noire; il faut qu’elle pense à la reconstruction de l’Afrique: l’Afrique est abondamment riche en ressources humaines et en matières premières, mais à cause de la mauvaise gestion, le continent vit dans la pauvreté, d’où ses fils l’abandonnent en quête de cieux plus cléments. Gangbé lance un appel aux Africains en exil de penser à leur source et de contribuer à sa reconstruction. On peut émigrer pour aller chercher de l’argent mais il ne faut pas oublier le bercail.

P. Ojo: Comment est-ce que les étrangers, en particulier les occidentaux perçoivent et reçoivent la musique que vous créez? Pensent-ils que c’est simplement un divertissement ou plutôt une œuvre artistique culturelle à but didactique?

A. Dehoumon: Notre musique a un objectif bien défini qui est celui de partager notre culture avec les autres peuples du monde. Si nous pouvons aujourd’hui nous exprimer en français et en anglais, par exemple, c’est parce que les colonisateurs européens ont voulu partager leurs cultures avec l’Afrique. C’est la démarche inverse que Gangbé entreprend: nous voulons partager notre culture, nos traditions, nos croyances religieuses y compris le Vaudoun avec les autres. Nous voulons servir de messagers pour les étrangers qui s’intéressent au Vaudoun et qui veulent s’initier au côté spirituel de cette religion merveilleuse. Nous avons été initiés et nous maîtrisons suffisamment l’aspect culturel pour pouvoir l’exposer et le partager avec les autres. Notre projet consiste à étudier et à pratiquer les danses, les chansons et les rythmes du Bénin en vue de faire ressortir leur spécificité artistique. Et nous sommes très satisfaits de la réception à l’étranger. Nous avons joué un peu partout dans le monde, en Europe, au Moyen Orient, en Amérique, et nous sommes toujours bien accueillis, surtout aux Etats-Unis où il existe une grande ouverture, et où notre musique est populaire.

P. Ojo: Pourquoi chantez-vous dans tant de langues: fon, goun, yoruba, français, tori?

S. Gnonlonfoun: Nous avons choisi de chanter dans plusieurs langues parce que les membres de notre groupe proviennent de plusieurs sources. Il y en a qui viennent de Ouidah, certains sont originaires de Porto Novo, d’autres descendent d’Abomey. Nous essayons donc d’inclure les chansons de chaque origine, de chaque langue, de chaque village, de chaque region. La plupart de nos morceaux commencent par des messages racontés dans certaines langues (fon, goun) que nous traduisons ensuite en français, en tori, en torigbe. Il y a aussi des morceaux avec de petites séquences en yoruba, comme par exemple ‘E ma Dja’ (Don’t Fight) et en anglais (‘Remember Fela’ dans ‘Whendo’). Nous chantons dans plusieurs langues pour atteindre un public beaucoup plus élargi, pour que ce ne soit pas particulier à un seul village, à une seule région ou à un seul groupe linguistique; pour que tout le monde nous entende, et aussi pour que tout le monde puisse participer à notre œuvre.

P. Ojo: Existe t-il des groupes particuliers qui apprécient votre musique au Bénin? En avez-vous influencé?

J. Vodounon: Au départ, les Béninois n’ont pas vite accroché notre œuvre. C’est en 1997 à partir de l’enregistrement de l’album ‘Togbè’ qui nous a fait remporter des prix à des compétitions sous-régionales, et surtout avec la sortie du tout dernier album, ‘Whendo’, que la population béninoise a commencé à apprécier l’œuvre de Gangbe. A présent, il n’y a pas un jour où on ne joue pas un de nos titres à la radio ou à la télévision. Nous avons influencé plusieurs domaines de la vie quotidienne béninoise, et la population apprécie notre travail. Notre influence se ressent partout: les membres de chorales se tournent vers leurs racines suivant les traces de Gangbé. Nous sommes également contents de voir plusieurs groupes qui doivent leur création à Gangbé; il y en a au moins quatre à ce jour. La jeune génération des musiciens a été particulièrement marquée par la démarche de Gangbe Brass Band. On constate un renouveau, un retour aux sources traditionnelles africaines. Beaucoup de jeunes qui imitaient les chanteurs et musiciens congolais et ivoiriens ont carrément changé lorsqu’ils se sont rendu compte de la richesse et de la qualité de la musique locale y compris celle de Gangbé. Désormais, Gangbé est cité en exemple dans tous les milieux béninois. Cela nous donne de l’énergie et nous sommes déterminés à continuer sur cette voie. Toutefois, il y a encore beaucoup à accomplir dans cette œuvre de sensibilisation qui est commune au Bénin, au Nigéria, au Togo, au Ghana, et à toute la sous-région ouest-africaine. Nous réfléchissons déjà à notre prochain album; il y a des titres que nous préparons et que nous mettons dans notre répertoire afin d’attirer l’attention du public.

P. Ojo: Y a-t-il un spectacle ou un concert qui vous a vraiment marqués ou qui demeure inoubliable dans votre carrière?

S. Gnonlonfoun: Il y en a plusieurs. Mais celui qui a le plus marqué notre carrière c’était en 2004 lorsque Gangbé avait été sélectionné pour le Womad1, qui est le marché de musique du monde. Il y avait plus de douze salles et dans chacune, on présentait une musique du monde en forme de ‘show-case’. L’épreuve consistait à captiver pendant trente minutes le public qui passait; tout faire pour retenir l’attention pendant toute la prestation musicale. Si on réussissait à captiver le public pendant quinze minutes c’était déjà bien. Notre prestation a duré quarante-cinq minutes, mais tout le monde était resté à nous regarder; impressionné et captivé; personne n’avait bougé. Ebahis, les organisateurs étaient venus nous féliciter vivement dans les coulisses. Certains s’étaient même agenouillés devant nous en signe d’adoration. Cela nous est inoubliable!

P. Ojo: Quel est l’aspect aspect le plus dur de votre carrière d’artistes et à quels genres de problèmes êtes-vous confrontés?

A. Dehoumon: C’est souvent difficile de se retrouver loin de la famille lorsque nous sommes en tournée internationale. En plus, on nous prélève des taxes exorbitantes lorsque nous jouons en Occident, d’où nous rentrons souvent pauvres au pays et alors incapables de faire des réalisations. Mais le plus gros problème c’est qu’au pays, il n’y a pas de structures sociales et économiques qui soutiennent les artistes ou qui s’occupent de leurs familles. Mais nous avons réussi à nous inscrire dans une mutuelle pour assurer les charges médicales et sociales des membres du groupe et de leurs familles. Nous sommes fiers d’être le premier groupe béninois qui a réussi à établir une mutuelle, et nous comptons aller plus loin en construisant un hôpital pour les artistes, une salle de répétition appropriée, une salle de réunion, un hall de réception pour se détendre, pour manger et pour se divertir. Nous profitons donc de ce canal pour solliciter le soutien des associations qui voudraient bien nous aider en vue de réaliser ces projets.

P. Ojo: Avez-vous un message pour la jeune génération d’artistes?

J. Vodounon: Que la nouvelle génération pense à l’œuvre de tous ceux qui ont travaillé pour préserver le patrimoine culturel africain; qu’ils prennent conscience et puissent prendre la relève, c’est-à-dire soutenir et continuer l’œuvre des groupes comme Gangbé. Ils doivent assurer l’avenir de notre culture. Nous félicitons aussi les jeunes ‘rappeurs’ américains, et nous les encourageons à continuer leur œuvre, mais qu’ils fassent un retour au bercail de temps en temps, car le rap, c’est un peu comme les incantations dans les couvents de Vaudoun et il y a beaucoup de choses qu’ils peuvent nous emprunter.

Notes and References

1 Le WOMAD (World of Music Arts and Dance) a eu lieu en Angleterre en 2004.



Citation Format:

Philip Ojo. “Gangbe Brass Band: “Partager notre culture avec les autres peuples du monde”” West Africa Review: Issue 10, 2007.

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